mardi 19 mai 2026

Meg Corbyn

Lorsqu'une œuvre nous plaît beaucoup, on s'attend généralement à ce que la prochaine faite par la même personne nous plaise tout autant. Sauf que c'est pas toujours le cas, même quand la seconde œuvre est similaire à la première. Parlons de Meg Corbyn.

Meg Corbyn est une cassandra sangue, une jeune femme capable d'avoir des visions de l'avenir lorsqu'elle s'entaille la peau. Enfermée depuis son enfance dans un institut dont le propriétaire exploite ses prophétesses pensionnaires pour gagner de l'argent, elle parvient à s'en échapper grâce à ses visions. Pour éviter de retomber entre les mains de son ancien geôlier elle se réfugie dans l'Enclos de Lakeside, une zone échappant aux lois humaines puisqu'il s'agit d'un territoire contrôlé entièrement par les Autres, ou terra indigenes, les créatures métamorphes qui dominent le monde de Namid. Bien que les Autres aient peu d'affection pour les humains qu'ils voient avant tout comme de la nourriture, ils vont décider d'accueillir Meg parmi eux et de la protéger.

Si vous avez lu la trilogie des Joyaux noirs de Anne Bishop, l'autrice de Meg Corbyn, cette entrée en la matière devrait vous dire quelque chose. En effet, c'est globalement la même histoire dans les deux sagas : une jeune femme (ou jeune fille) disposant d'un pouvoir rare et convoité par les méchants qui se retrouve protégée par d'autres personnes/créatures disposant elles aussi de pouvoirs qui vont se prendre d'affection pour elle et l'accueillir et la protéger sans chercher à l'exploiter. Dans les deux sagas, on suit les personnages dans leur train train quotidien, voyant comment ils apprennent à vivre ensemble tout en observant un conflit de plus grande envergure se déployer dans le fond. Vraiment, si vous avez lu les Joyaux noirs, les similarités entre les deux récits sont assez frappantes. Sachant que les Joyaux noirs est probablement ma saga préférée, si Meg Corbyn applique la même recette alors c'est forcément super bien ! Non ? Meh... on va en discuter. Et par avance, étant donné les nombreuses similarités entre les deux sagas, je vais immanquablement passer mon temps à les comparer, donc ne vous en étonnez pas.

Un univers de fantaisie mais pas trop

Je dois dire que les premières pages de Meg Corbyn ont tout de suite douché mon enthousiasme. Si les Joyaux noirs propose un univers entièrement fictif et fantaisiste, ici c'est beaucoup moins le cas. Déjà il s'agit d'un univers beaucoup plus avancé technologiquement : il y a des voitures, des ordinateurs et des villes avec des immeubles partout, mais pas d'avions, de satellites ou autres choses du genre. Je suis moins fan des univers plus contemporains, mais ce qui m'a le plus dérangé c'est que bien qu'il s'agisse manifestement d'un monde fictif (appelé Namid), elle utilise des noms qui existent dans notre monde à nous : la mer Méditerranée, l'océan Atlantik ou Pacifik, le continent de l'Afrik ou encore la ville de Shikago. Alors ok elle a mis des «k» partout pour faire genre, m'enfin c'est quand même très très paresseux tout ça... Niveau immersion dans ce monde de fantaisie, on a vu mieux.

Passé cet arrière goût amer, l'univers qu'on découvre reste intéressant. Dans ce monde, les humains ne sont pas du tout la force dominante puisque les terres qu'ils occupent sont en réalité contrôlée par les fameux Autres, des créatures dotées de pouvoirs (la plupart du temps la transformation en un animal mais pas uniquement, certains sont des vampires par exemple) qui n'ont aucun scrupule à tuer et manger les humains qui se montrent trop déplaisants à leur égard. En vérité, même les grandes villes humaines occupent des territoires qui ne sont que loués aux Autres et les habitants sont constamment sous la menace d'une expulsion s'ils font des conneries.

Si les Autres tolèrent les humains sur leurs terres, c'est simplement pour profiter des produits manufacturés et de la technologie qu'ils apportent. En effet, les terra indigenes sont beaucoup plus proches de la nature (et ont même un côté très animal pour beaucoup d'entre eux) et n'ont donc pas développé d'industrie ou d'artisanat, mais certaines des créations de l'humanité leur plaisent et ils souhaitent en profiter sans avoir à les concevoir eux-mêmes. Les humains sont donc tolérés tant qu'ils se rendent utiles et qu'ils ne font pas trop de vagues. C'est assez rare d'avoir un récit où les humains ne sont pas en position de force (surtout de manière aussi flagrante), c'est donc assez appréciable. Le petit reproche que je ferai est que l'autrice est restée vraiment très basique sur les pouvoirs des Autres : la vaste majorité peuvent simplement alterner entre une forme animale et une forme humaine, quelques autres sont des vampires qui peuvent se transformer en brume, deux ou trois personnages possèdent des pouvoirs sur les éléments (eau, feu, air...) et c'est plus ou moins tout. C'est quand même archi-classique et j'aurais apprécié avoir des créatures qui sortent un peu plus de l'ordinaire, mais peut-être que je fais mon difficile.

Bref, mis à part les noms tirés du monde réel que je ne m'explique pas (l'autrice a montré dans les Joyaux noirs qu'elle était parfaitement capable de trouver des noms originaux quand elle le veut...), l'univers de Meg Corbyn est sans doute l'aspect de cette pentalogie auquel j'ai le moins de reproches à faire. Car oui, la saga comprend 5 tomes même si la dernière édition (celle que je possède) les condense en seulement deux gros bouquins (le second fait plus de 1000 pages).

Des personnages. Plein de personnages 

Un autre point qui me plaît beaucoup dans les Joyaux noirs est les personnages et surtout leurs interactions. Est-ce le cas dans Meg Corbyn également ? Oui et non. L'autrice a voulu reproduire la même dynamique que dans les Joyaux noirs, avec des personnages qui adorent se charrier les uns les autres, mais je trouve que ça marche beaucoup moins bien ici. Pour donner un exemple, dans les deux sagas l'autrice introduit un groupe de personnages féminins avec un caractère assez marqué (l'héroïne en tête, bien sûr) que les hommes évitent généralement de contrarier pour ne pas s'attirer de problème. Si ça fonctionne très bien dans les Joyaux noirs car les personnages féminins en question ont effectivement des caractères bien trempés, c'est beaucoup moins flagrant ici (Meg elle-même est plutôt douce et gentille la plupart du temps). Donc lorsque l'autrice nous dit que les Autres sont intimidés par de simples humaines à cause de leur caractère, ça fait très artificiel car on les voit rarement montrer ce fameux caractère, justement.

Autre problème, il y a vraiment beaucoup de personnages. Trop. Beaucoup ne sont donc que très peu développés et on ne s'y attache pas suffisamment pour en avoir quelque chose à faire s'il leur arrive quelque chose, et d'autres sont même introduits pour ne servir absolument à rien ensuite. C'est par exemple le cas de Jana, une jeune femme présentée dans le cinquième livre. Il y a un chapitre complet centré sur elle lorsqu'elle apparaît (et pour le coup, elle semble vraiment avoir du caractère justement...) et ensuite elle disparaît totalement du récit sans avoir fait quoi que ce soit de spécial. On pourrait totalement la retirer de l'histoire sans qu'on s'en rende compte, alors pourquoi lui avoir consacré un chapitre ? Sa seule utilité est de faire un commentaire du style «C'est pas parce que j'ai un vagin que je peux pas faire les mêmes métiers que les hommes», mais ce commentaire aurait pu être fait avec un personnage déjà existant... Même les personnages qui ont une vraie utilité à un moment sont trop nombreux, ça m'est arrivé plusieurs fois de ne plus savoir qui ils étaient ou bien d'en confondre certains. C'est pas extrêmement gênant pour le récit, mais ça rend forcément chaque personnage moins attachant vu qu'ils sont davantage dilués.

Dernier point concernant les personnages, ils sont très manichéens. Les gentils sont très gentils, les méchants très méchants, et on sait tout de suite de quel côté de la ligne chacun se trouve. Bon, ça pour le coup, c'était déjà le cas dans la trilogie des Joyaux noirs, donc rien de surprenant. 

Un récit moins maîtrisé

Comme dans les Joyaux noirs, même si le récit suit beaucoup les personnages au jour le jour, il y a dans le fond un conflit plus important et général qui se dessine. Ici, il s'agit des humains qui en ont marre de dépendre du bon vouloir des Autres et qui veulent se révolter pour les chasser et prendre le pouvoir.

Un élément particulier dans les deux sagas d'Anne Bishop est que, contrairement à la plupart des récits, les personnages les plus puissants sont du côté des gentils alors que d'habitude ce sont les adversaires qui sont en position de force, justifiant que les héros aient des difficultés à les vaincre. Dans les Joyaux noirs ça passe car, même si les héros sont les êtres les plus puissants d'un point de vue individuel, ils ne sont pas unis dès le début et sont surtout en très large infériorité numérique. Ici, en revanche, les Autres sont clairement établis comme étant en position de force tout au long du récit, c'est donc très difficile de sentir une quelconque menace pour les protagonistes et les dangers auxquels ils sont exposés font très artificiels. Pour donner un seul exemple tiré du premier tome, à un moment Meg est poursuivie par des gens qui veulent la kidnapper. Elle a l'occasion de se réfugier à un endroit où elle sera en sécurité de façon évidente et pourtant elle ne le fait pas parce que... ben je sais pas. Ça serait trop facile, j'imagine ? Et tout l'enjeu du dernier tome fait très forcé également, en plus de paraître franchement dérisoire (sans dire de quoi il s'agit, l'autrice est obligée d'invoquer une excuse assez bancale pour expliquer pourquoi les héros ne se débarrassent pas du problème dès l'instant où il survient, faisant traîner la chose en longueur sur tout un bouquin alors que ça aurait dû être réglé en deux pages...).

Je trouve le récit vraiment trop étiré pour ce qu'il a à raconter, d'autant qu'on sait dès le début comment ça va se finir, il n'y a vraiment aucune surprise à ce niveau là. L'autrice fait traîner les choses en longueur pour rien, il n'y avait là vraiment pas de quoi remplir 5 tomes. Et d'ailleurs c'est pas le cas, puisqu'en vérité on peut distinguer 4 blocs bien distincts dans le récit. Le premier concerne Meg Corbyn elle-même et occupe tout le premier tome. Le second tome traite de la libération des cassandra sangue. On a ensuite le conflit entre les humains et les Autres qui couvre essentiellement les tomes 3 et 4. Et enfin, il y a le cinquième tome qui concerne un nouvel antagoniste qui déboule un peu de nul part (je sais qu'elle en parle dans les tomes précédents, mais avant le cinquième il n'a vraiment aucune importance) et qui fait bien ridicule en comparaison du conflit à grande échelle qui a précédé. En gros, la saga comporte 4 récits qui se succèdent et qu'on pourrait quasiment prendre individuellement s'ils n'étaient pas liés par les personnages qui sont communs aux quatre. Le pire est le cinquième tome qui ressemble à un épisode spin-off d'une série qui aurait été rajouté au dernier moment pour étirer un peu plus la sauce, et la partie centrale qui concerne le conflit humains/Autres est beaucoup trop long pour ce qu'il à dire d'autant plus que, comme je l'ai mentionné, on sait dès le début quelle va en être l'issue, y'a vraiment aucun suspense de ce côté.

Dernière chose qui semble vraiment ajoutée complètement à l'arrache, l'histoire d'amour. Car forcément il faut qu'il y ai une histoire d'amour entre l'héroïne et un autre protagoniste, mais là encore ça fait extrêmement artificiel. En dehors du premier tome où on voit leur relation se développer, tous les autres livres n'en parlent absolument pas à part dans les toutes dernières pages. C'est un peu comme si, à chaque tome, l'autrice se disait «Merde, j'ai oublié l'histoire d'amour !» et qu'elle rajoutait quelques lignes à la va-vite pour en parler alors que tout le reste du bouquin n'en fait pas mention. La romance entre les deux personnages ressemble vraiment à chewing-gum collé sur une table, ça dépasse de façon évidente et disgracieuse et franchement, si c'était juste pour faire ça, on pouvait s'en passer.

Et Meg Corbyn dans tout ça ? 

Vous l'aurez peut-être remarqué, mais je n'ai pas beaucoup parlé de Meg dans le récit, c'est tout simplement car je ne comprends pas pourquoi elle donne son nom à la saga. En effet, seul le premier tome est vraiment centré sur elle. Si elle conserve un lien important avec le récit du deuxième tome, elle n'a en revanche rien à voir avec ce qu'il se passe dans les tomes 3 et 4 dans lesquels elle devient personnage secondaire, voire même tertiaire. L'autrice tente de la remettre au centre de la fin du tome 5, mais comme je l'ai déjà dit ce dernier tome fait vraiment superflu et forcé.

Meg Corbyn a donc assez peu d'importance dans le récit (en dehors du premier tome encore une fois). L'autrice essaye bien de la replacer au centre de temps en temps en rabâchant sans cesse qu'elle a une grande influence sur le comportement des Autres, sauf qu'en vérité elle ne fait pas grand chose de spécial passé le tome 1, donc ça semble là aussi assez artificiel. Globalement, l'utilité de Meg à partir du tome 2 se résume à délivrer une prophétie de temps en temps lorsque c'est pratique pour le scénario et pas grand chose de plus. Elle n'est pas du tout le personnage le plus actif, les véritables protagonistes étant bien davantage Simon, le chef de l'Enclos, ainsi que quelques autres personnages comme le lieutenant Montgomery.

Meg Corbyn, qui est censée être le personnage central de cette saga de cinq tomes, n'a donc une réelle importance que dans un seul d'entre eux. Le reste du temps elle est très en retrait, étant assez peu active et justifiant difficilement que les Autres s'intéressent autant à elle ainsi que le fait qu'elle donne son nom à la saga toute entière.

Conclusion

Est-ce que je vous recommande de lire Meg Corbyn ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est que si vous souhaitez découvrir les œuvres d'Anne Bishop, je vous conseille plutôt de lire la trilogie des Joyaux noirs, bien plus aboutie et consistante. Concernant Meg Corbyn, il n'y a au final que le premier tome que je trouve vraiment satisfaisant ; ce premier livre parvient effectivement à recréer un sentiment comparable à ce qu'on avait dans les Joyaux noirs. Dans la suite, l'héroïne se retrouve très en retrait au point d'être presque effacée du récit dans les tomes 3 et 4 (et elle l'aurait été si l'autrice n'essayait pas de temps en temps de la remettre sur le devant de la scène de façon très grossière et artificielle), le récit manque d'enjeux dans sa globalité car le rapport de force est tellement en défaveur des adversaires que l'issue est courue d'avance et semble traîner en longueur pour absolument rien, et la surabondance de personnages empêche la plupart d'entre eux d'être développés et attachants. Au final, la recette est plus ou moins la même que dans la trilogie des Joyaux noirs, mais beaucoup moins bien exécutée.
Malgré tout ces défauts, je n'ai pas passé un mauvais moment en lisant Meg Corbyn et je n'ai pas eu à me forcer pour finir ces cinq tomes. J'ai même plutôt apprécié la lecture et il n'est pas impossible que je me refasse la saga en entier un jour. Le récit n'est pas désagréable dans l'absolu, mais il souffre grandement de la comparaison avec les Joyaux noirs qui fait mieux sur tous les points. Je le trouve aussi trop long pour ce qu'il raconte, et l'ensemble donne l'impression d'être trop dilué. Si vous avez lu les Joyaux noirs et que vous avez aimé, je pense que vous pouvez apprécier Meg Corbyn qui propose la même recette à condition de ne pas avoir des attentes trop élevées. Vous pouvez aussi vous lancer dans la saga par petits bouts et voir à chaque fois si vous souhaitez continuer, car vous pouvez facilement vous arrêter à la fin des tomes 1, 2 et 4 en considérant l'histoire terminée (pas le tome 3, qui va vraiment de paire avec le 4). Et si vous n'avez pas lu les Joyaux noirs, commencez plutôt par là et voyez ensuite si Meg Corbyn vous intéresse.

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